Table ronde parue dans Rein échos, parue sous le titre : LES MOTS POUR LE DIRE

LES MOTS POUR LE DIRE

Nous n’avons pas toujours et tous…les mêmes références (voire valeurs) et réagissons différemment. Néanmoins si les églises se vident et les hôpitaux se remplissent et bien que la souffrance ne soit plus implicite, la communication et l’information médicale restent des points cruciaux pour bon nombre de patients, qui attendent « plus », qu’une information loyale et claire sur leur état de santé.

Pas toute la vérité et pas tout de suite, attendre le moment où le patient est prêt à entendre Jean Bernard

La communication directe fait défaut, même si des centaines de millions d’internautes communiquent de part le monde par écrans interposés. Et souvent d’un manque dans le cadre des soins de santé, compte tenu de l’incertitude qui concerne l’avenir de chacun d’entre nous (avec nos pathologies propres et notre timidité). Les barrières à vaincre ne manquent pas, le contact avec les autres et leurs souffrances respectives et parfois même le contact avec les professionnels de santé n’est pas évident, affligé et « bien seul » avec nos problèmes personnels à gérer (matériel et financier, évolution de la maladie, vieillissement et atteinte morale dû à la rémission). Même si d’autres s’avèrent plus armés et sécurisés (ou optimistes) sur leur sort. Le transplanté n’est-il pas souvent qu’un sursitaire, reconstruit temporairement.

Le cadre de santé où nous évoluons importe beaucoup, le centre médicalisé aussi chaleureux soit-il, la clinique comme l’hôpital bien qu’en progrès d’accueil indéniable, nous laissent psychologiquement et selon les lieux où l’on vit, démunis et isolés. Au moins dans la prise en compte de notre mal être. Le manque (et le coût) de disponibilité des médecins, le temps d’écouter et d’entendre ; autant de moments de compassion qui sont réservés plus facilement aux soins palliatifs, bien naturellement…

Dialysés et transplantés, nous portons durablement quelques cicatrices de parcours (nos stigmates, marques de reconnaissance physique du dialysé-transplanté). Mais aussi quelques cicatrices de l’âme, pour n’avoir pas toujours eu l’information attendue ou le dialogue souhaité (pour certains trop rare). Quelques fois encore le malade, subit, reçoit, admet au lieu de stimuler sa force de guérir en lui donnant envie d’être en bonne santé et acteur de sa guérison.

Un exemple, « allez au bloc » (hospitalier) représente pour le médecin un passage de sérénité retrouvé pour le patient qui a besoin d’une intervention chirurgicale. Or pour le patient ce peut-être un endroit de… supplice (2% de chance que cela ne se passe pas très bien, c’est déjà un risque). Pour nous, notre corps est directement concerné et la médecine n’étant pas une science exacte, le doute (la peur) peut parfois s’immiscer, à tort ou à raison et cela à partir des maux chronicisés qui sont les nôtres. N’oublions pas que certain(e)s d’entre nous endurent difficilement la mise en place des récurrentes aiguilles de ponction lors des séances d’épuration.

Les résultats d’analyses biologiques ne sont pas appréhendés de la même manière chez les uns et chez les autres, les diagnostics encore moins, fussent
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ils précis et le traitement adapté. On appréhende de connaître : notre vraie état de santé, son évolution prévisible, les conséquences et les risques du traitement, des explications claires sur l’état et les menaces. Nous n’avons même pas de repère physique, le bilan du labo seul compte pour décider de notre état.

Un médecin idéal et il en est, c’est quelqu’un de chaleureux, de sympathique (ou d’empathique) de fonctionnellement serein (rassure, réconforte, soulage, déculpabilise), un conseillé avisé humain et psychologue, à l’écoute, accessible et disponible, discret et prudent dans ses propos (précautions oratoires pour une information mesurée et adaptée), souvent doté d’une longue expérience…des contacts et rapports humains*. De fait, qui ménage autant que nécessaire le moral de ses patients-malades. Notre sensibilité, notre confiance et notre égo en dépendent. Nous sommes douillets des propos qui nous concernent, de notre avenir qui en dépend, des souffrances que nous pouvons imaginer et que nous endurons par anticipation. Nous avons les yeux grand ouvert sur l’incertain et l’avenir, bien qu’immobilisé nous observons et bien souvent…nous nous taisons.

Essayant de refléter ici ce que l’on serait en droit d’entendre côté réflexion du patient dans l’environnement de l’IRCT, compte tenu des âges respectifs et des états de santé ; et bien que l’on soit en constante amélioration au niveau de la communication médicale. Rein-échos a souhaité réunir en table ronde et autour du thème « Que peut-on dire et que doit-on dire aux patients et comment…? » les médecins ont bien voulu nous donner leur avis.

Parce qu’après la lutte devenue efficace contre la douleur (du corps) et sa prise en charge, on peut également envisager de mieux lutter à terme contre les douleurs de l’âme ; et tenter de les prendre également en charge. Il en va du moral des troupes et de notre bonne hygiène de vie cérébrale…Là ou hier il y avait le religieux, il y a aujourd’hui bien plus sûrement comme garde fou, le rôle décisif du conjoint dans l’abord même de la maladie et la
confiance légitime dans son médecin, et des progrès de plus en plus rapides de la science.

Michel Raoult

* « Comment être bien soigné » docteur Pierre Khalifa (février 2002)


Que peut-on dire et que doit-on dire aux patients et comment ?

 Les participant(e)s de cette table ronde électronique :


Madame le Professeur Michèle Kessler
Chef du service de Néphrologie du CHU de Nancy
Elle préside l’Agence de biomédecine
Présidente du réseau Néphrolor
« Rien ne peut se faire sans la volonté du patient, insiste le Professeur. Il faut que le désir vienne du malade d’abord ! »


Professeur Eric RONDEAU
Chef de Service
Service des Urgences Néphrologiques et Transplantation Rénale
Hôpital Tenon, Paris
Ancien Interne des Hôpitaux de Paris, Ancien Chef de Clinique Assistant ; Professeur des Universités - Praticien en Néphrologie depuis 1992 à l’Hôpital Tenon
Membre de l’unité INSERM 702 (fibrogenèse et réparation du tissu rénal)
Président du Comité Consultatif Médical (CCM) de l’Hôpital Tenon depuis 2001


Professeur Michel Olmer
Néphrologue à Marseille, Président de la Liaison et Information en Néphrologie (Lien) qui a édité :
« Vivre avec une maladie des reins », Pr. Michel Olmer voir l'ATUP C 19 rue Borde 13 008 Marseille
Il a dit : « La relation patient-médecin est une donnée fondamentale. Elle permettra une bonne adhésion au traitement et une participation active à la prise en charge de la maladie. »


Professeur Pierre Simon
Néphrologue à Saint Brieuc (thèmes privilégiés l'épidémiologie des maladies rénales et développement de la télédialyse) ; président de l'Association Nationale de Télémédecine (ANTEL), il anime un réseau de santé en néphrologie (ADOPTIR) qui gère en particulier le développement de la télédialyse en Bretagne.
Dernier ouvrage « L’insuffisance rénale (prévention et traitements) chez Masson collection Abrégés août 2007




LES 6 QUESTIONS POSEES ET LEURS REPONSES

1) En néphrologie la mise en dialyse et la transplantation future du patient implique une large information sur les techniques, les risques collatéraux encourus…Qu’est-ce qui est, pour vous, le plus difficile à dire.. ?


Eric Rondeau Concernant la mise en dialyse, l’annonce elle-même de la possibilité, parfois lointaine, de la dialyse n’est pas toujours facile à faire, tant les malades la redoutent. Dédramatiser, rassurer et expliquer sont essentiels à cet instant. Pour la transplantation qui est plus porteuse d’espoir, à l’inverse, il faut savoir dire les risques d’échecs, voire de décès précoce, même si ce sont aujourd’hui des événements rares. Là encore, les explications doivent être données pour rassurer, sans pour autant occulter les risques.

Michel Olmer Le plus difficile est de dire au patient qu’il devra un jour ou l’autre être traité par dialyse voire par une transplantation rénale. Cette étape dans la relation patient – médecin doit d’abord être suggérée mais non d’emblée exposée comme une certitude. Ce n’est qu’au fil des consultations suivantes que le sujet sera à nouveau évoqué pour que cette indication devienne comme une évidence pour le patient. Il va de soi que cette attitude n’est possible que si le patient est pris en charge précocement par le néphrologue et qu’il n’arrive pas au stade très évoluée de sa maladie rénale sans avoir jamais consulté de spécialiste .

Pierre Simon Un patient atteint d’une maladie rénale chronique connaît aujourd’hui le risque de la dialyse, traitement connu du grand public et souvent diffusé dans les médias. Il craint ce traitement et ses conséquences sur la qualité de vie. Lorsqu’il est jeune, l’annonce de l’échéance de la dialyse est atténuée par une perspective plus positive qu’est la greffe rénale, qui représente pour le patient une moindre contrainte. Une fois les bénéfices de ces traitements présentés, ce qui le plus difficile est l’information sur les principaux risques encourus lorsqu’on reçoit ces traitements : risque d’infection en dialyse péritonéale, risque de difficultés d’abord vasculaire en hémodialyse, risque de cancer en transplantation rénale. L’obligation légale d’informer correctement un patient sur les risques encourus en dialyse et en transplantation rénale ajoute une angoisse supplémentaire à celle qui accompagne le patient en insuffisance rénale terminale. De ce fait, il n’est pas certain que le choix du patient pour telle ou telle méthode se fasse en pleine sérénité.


2) Est-il possible de prendre en compte pour vous, le potentiel du patient à gérer sa maladie ? Arrivez-vous à circonscrire le mentalement acceptable pour lui ?


Michèle Kessler En complément à la réponse N°1, il est absolument évident que les caractéristiques psychologiques et mentales du patient face à la maladie sont des éléments fondamentaux à prendre en compte.

Eric Rondeau Il est possible le plus souvent, et indispensable dans tous les cas, d’apprécier la capacité du patient à gérer sa maladie. La réponse n’est pas toujours évidente d’emblée et plusieurs contacts peuvent être nécessaires. Les réactions sont très variables, de l’indifférence quasi complète (parfois de façade) à l’implication obsessionnelle. La maladie rénale est une maladie chronique, et sur la durée, le malade ne peut pas ne pas s’impliquer.

Michel Olmer On peut, si on connaît bien son patient, évaluer sa capacité à accepter d’entendre une nouvelle qui lui sera forcément pénible à envisager. Parfois l’aide d’un psychologue pourra être bénéfique, mais de toutes les façons il faudra progresser lentement dans l’information du futur et amener, si possible, son patient à se responsabiliser dans la prise en charge de son traitement, présent et futur.

Pierre Simon Les néphrologues pratiquent l’Education Thérapeutique du Patient (ETP) dialysé depuis plus de 30 ans. Une bonne démarche d’ETP nécessite préalablement un diagnostic éducatif qui permettra de connaître les attentes du patient et ses facultés (intellectuelles) à comprendre sa maladie. Pour bien gérer sa maladie, il faut d’abord bien la comprendre


3) Le patient est encore aujourd’hui partagé entre les progrès de la médecine et ses propres croyances religieuses, comment gérez-vous cela ?


M.K. Je ne pense pas que les croyances religieuses interviennent dans l’annonce de la maladie et des traitements à mettre en route. Il s’agit d’un domaine privé qui ne doit pas rentrer en compétition avec les aspects médicaux mais qui peut venir en complément.

E.R. Il n’y a aucune antinomie pour moi entre progrès de la médecine et croyances religieuses. Aucune religion n’interdit de se soigner, au contraire. En particulier, aucune religion n’est opposée à la dialyse ou la transplantation rénale.

M.O. L’incidence éventuelle des croyances religieuses ne se pose que pour la transplantation et encore beaucoup plus pour le don d’organe que pour la transplantation. L’acceptation d’un greffon rénal ne pose pas de problèmes d’ordre religieux et même les témoins de Jéhovah n’ont aucune opposition à recevoir un greffon étranger.

P.S Cette dualité n’est qu’apparente. L’implication du « religieux » dans les progrès de la médecine me semble poser de moins en moins de problèmes. Je pense que la réflexion éthique devant la maladie, quelle qu’elle soit, s’est développée en France au cours des dernières années et est de plus en plus présente au sein des staffs de nos équipes soignantes et dans la démarche d’information auprès des patients. Elle atténue la dualité ancienne que vous signalez

4) Est-il difficile d’accepter et de permettre « le pourquoi » du patient ?


M.K. Elle montre bien le chemin qu’il nous reste à faire. En effet, non seulement le pourquoi est permis mais le pourquoi du patient est absolument nécessaire dans la relation médecin-malade. Très souvent, les problèmes rencontrés sont liés soit à l’absence de questions posées par les patients soit à une réponse inadéquate du médecin.

E.R Le pourquoi du patient doit être entendu et compris. C’est de plus en plus vrai avec Internet et les médias qui diffusent des informations autrefois réservées au corps médical. Souvent cela traduit aussi des angoisses non satisfaites auxquelles, bien sûr, il faut répondre.

M.O. C’est une évidence le patient a le droit de poser des questions et le médecin a le devoir de lui répondre en termes clairs et compréhensibles pour un non médecin.

P.S En ce qui me concerne , le « pourquoi » du patient est tout à fait légitime. Il faut même le favoriser en donnant du temps à la parole du patient. Une consultation de spécialiste devrait durer au moins 30mn. Il est démontré que le patient ne prend la parole qu’au bout de 15 à 20 mn…Ne pas aujourd’hui méconnaître le rôle de l’internet qui contribue, souvent positivement, à l’information du patient. Le patient informé par internet a toujours des questions à poser vis à vis de la propre démarche thérapeutique qui le concerne.

5) Jusqu’où peut-on « tout dire » aux patients ?

M.K. La question est extrêmement complexe et il n’y a pas de réponse simple. La limite de jusqu’où on peut aller dépend entièrement du patient et de sa demande.

E .R. On peut « tout dire » sauf quand le patient ne veut pas l’entendre et que cela ne changera rien à sa prise en charge et son évolution. Ainsi en phase terminale, lorsque tout espoir est perdu, il n’est pas nécessaire d’«enfoncer le clou» si le patient ne le demande pas ou même évite le sujet. En revanche, lorsque le message est important et que cela conditionne la prise en charge du malade, il ne faut pas éluder la question, même si le patient est réticent.

M.O C’est une évidence le patient a le droit de poser des questions et le médecin a le devoir de lui répondre en termes clairs et compréhensibles pour un non médecin.

P.S C’est le patient qui décide de ce qu’il souhaite entendre. La question doit toujours lui être posée. Le médecin n’a pas le droit d’imposer au patient une vérité qu’il ne souhaite pas connaître.


6) Est-il, pour vous, plus facile de parler à de jeunes patients atteints d’IRC ou aux plus âgés ?

M.K. Il n’est pas plus difficile de parler avec un patient jeune ou un patient âgé voir très âgé, si le contenu est le même, c’est la forme qui va changer compte tenu des enjeux extrêmement différents entre des patients qui ont devant eux la vie entière et d’autres qui ont déjà entamé leur dernier parcours. Les éléments qui vont déterminer la qualité de vie sont donc différents et doivent être pris en compte dans la relation médecin-patient.
Michèle Kessler La question ne se pose pas sur ce qui est facile ou ce qui est difficile à dire. L’information du patient sur les différents traitements de suppléance, sur les bénéfices et les risques courus ne relèvent pas du seul néphrologue. Elle doit être distribuée par l’ensemble de l’équipe et je crois en particulier beaucoup au rôle du personnel paramédical (infirmières, diététiciennes, psychologues…..) dans une démarche structurée préparée avec les médecins. Dans ces conditions, tout doit et peut être dit à condition naturellement que l’information soit adaptée au patient qui la reçoit.

E.R Je n’ai pas de préférence : le discours n’est pas le même car les perspectives thérapeutiques sont différentes mais je m’adresse aux uns et autres assez facilement.

M.O L’âge n’est pas un facteur discriminent pour recevoir l’information d’un traitement par dialyse ou greffe rénale, mais le sujet âgé acceptera probablement mieux l’information qu’un jeune qui ne s’est pas encore « frotté » aux aléas de la vie. Cependant, cela dépend surtout de la personnalité de chacun et aussi peut-être de son sexe ; une femme sera probablement mieux construite psychologiquement pour affronter de façon plus sereine les réalités et les perspectives d’avenir.

P.S Les deux générations ont leur spécificité…Le patient jeune vit sa maladie comme une forte contrainte à ses attentes de la vie. Le médecin doit être pédagogue et accepter que le jeune « IRC » mette un certain temps à accepter cette maladie qu’il devra assumer toute sa vie. Le greffe est une perspective de sortie de la contrainte de dialyse…Mais la greffe n’est pas synonyme de guérison…Le sujet âgé est dans l’angoisse de la fin prochaine et il doit assumer, en dialyse notamment, le stress de la disparition de ses voisins de soins. Parfois le sujet âgé vous livre en consultation : « Docteur, j’en ai vu x…. partir, à quand mon tour ? ».


Madame, messieurs les Professeurs nous sommes très honorés des réponses apportées à nos questions et vous en remercions pour nos lecteurs