Juste pour Rein-échos ONLYO nous offre une nouvelle inédite :

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BloodLineAirways

(Allégorie)

Bienvenue dans l'un de ces matins où tout semble aller de travers! Réveil à l'envers, course poursuite entre la salle de bains et la cafetière, l'âme encore en dehors de la réalité, encore teintée du dernier rêve en vogue. Imaginez donc : j'étais à Nassau (Bahamas), sirotant de multicolores cocktails et ignorant faussement les créatures déambulant sur la plage. Au chaud dans une douce sensation de légèreté et de nonchalance, le nez planté dans un soleil à peine agressif, paradisiaque en somme. Mais les news de ce matin que crache le minuscule poste de radio me ramènent à des considérations plus triviales : l'Irak, le Liban, le réchauffement de cette planète qui nous héberge tant mal que bien, des gens sans emploi, ou sans domicile, ou sans espoir, bah! : tant que les marchés internationaux sont en pleine forme et que la Bourse de Londres ou de New-York nous sourit, tout semble pour le mieux dans le meilleur des Mondes possibles, non? L'évocation par la journaliste du nouvel élu venant de se prendre cent millions au Jeu de Hasard (« je tiens à remercier la Française des Jeux de Hasard... ») finit de me réveiller tout à fait.

Six heures trente du p'tit matin, l'heure des braves! Et puis, d’ailleurs, ne dit on pas que l'avenir appartient à ceux qui...

Un taxi aussi réveillé que moi m'appelle de ses phares blancs du fond de la rue : « James, au Moulin Rouge! » ironisé-je joyeusement en montant dans le carrosse. On se connaît par cœur , depuis le temps qu'il me conduit trois fois la semaine à l'aérodrome. « Mille dollars pour vous si j'y arrive avant vingt minutes! » continué-je énergiquement. Le cavaleur du macadam me prend au mot et écrase l'accélérateur dans un sonnant « c'est parti, Votre Altesse! ». J'ai l'impression d'être une princesse anglaise poursuivie par des photographes à moto. Puis revient à une allure plus urbaine et respectueuse des limitations de vitesse en vigueur. Ce n'était d'ailleurs pas la peine de faire tant de cinéma, puisque nous voici déjà ralentis par le trafic déjà dense de cette heure pourtant bien matinale.

Me sens un peu lourd, aujourd'hui, un peu vaseux, comme si je venais de me réveiller d'une fiesta hors limites qui m’aurait amené à me coucher bien trop tard. Ce qui n'est pas le cas. Tout au plus un dîner un peu arrosé hier soir : en ce moment je ne sais pas pourquoi mais j'ai tout le temps faim ... la sagesse populaire dit qu'il s'agit là d'une bonne maladie. Seulement moi ça ne me convient pas. Ce serait même plutôt un...problème. Bref: plus nous nous rapprochons de notre destination finale et moins je fais le mariole, m'isolant dans un mutisme boudeur, les yeux sur quelque lumière de la ville embrouillée par cette pluie dégueulasse.

Mes compagnons de voyage sont déjà quasiment tous là. Ils ont l'air tout aussi en forme que moi (en forme de...?) , c'est tout dire: le week-end fut long et délicieux, mais chaque chose aussi agréable soit-elle doit avoir une fin, et une nouvelle semaine nous attend , qui devrait ressembler à la précédente comme à la prochaine. Nous sommes tous là, à l'heure, tous différents mais en même temps semblables. Collègues malgré nous, mais après tout : qui peut se vanter de pouvoir choisir ses collègues? Une connivence semble régner entre nous, une condition particulière semble nous unir pour le meilleur comme pour le pire. Cependant nous n'allons pas nous congratuler pour autant car ce microcosme-là ressemble à la vie elle-même : Je n'y aime pas tout le monde et suppose que tout le monde ne m'y aime pas non plus unanimement. Je salue donc les uns et les autres poliment, et commente la pluie (réelle) et le beau temps (espéré). Tout en me préparant à la suite...

La salle d'embarquement est déjà en ébullition, et les personnels de la compagnie s'affairent déjà sur mon vol et celui de mes co-passagers. Nos engins sont déjà sur la piste, vibrant déjà sous les ultimes batteries de tests précédant les décollages. Force est de constater que sur Bloodline Airways © les machines ont toujours été rutilantes, révisées aussi scrupuleusement que régulièrement (j'ai connu pire, croyez-moi !) et que les personnels, à bord comme au sol sont , sinon aux petits soins, au moins vigilants . Je dois préciser que nous devons tous voler trois fois la semaine pendant plusieurs heures. Il ne s'agit pas pour tous d'une activité principale, mais ces petits voyages -très- réguliers font partie de notre vie. J'avoue que certains jours je m'en passerais bien, et me paierais bien une semaine entière d'école buissonnière sans un seul complexe si je ne me raisonnais pas un peu. Nos places relativement attitrées et régulières nous attendent, à l'image de ces fauteuils qui nous tendent leurs bras de cuir ou de simili comme une invitation urgente. Mais déjà le pilote (en l'occurrence il s'agit là d'une pilote) , toute de blanc vêtue nous dévide le protocole de rigueur , en prélude au décollage:

« Bienvenue sur Bloodline Airways © . Le Commandant Jocelyne Nefraux et tout l'équipage sommes heureux de vous accueillir à bord de ces vols courts, moyens ou longs courriers, tout dépend de votre perception de la chose, nous ne sommes pas forcément objectifs... à propos d'objectif, nous atteindrons le nôtre dans quatre heures, soit 11h45 heure locale, exactement la même heure qu'il sera...ici! (Cette blague éculée sur le non-décalage horaire ne faisant plus rire personne depuis un siècle, la pilote glissa nonchalamment)

(...) Le staff de pilotes présentant un numerus-déficit ce matin, nous vous prions de prendre votre mal en patience en admettant gentiment que tous ne décolleront pas au même instant, et que certains devront même...attendre. »

Un brouhaha se fit sentir chez les passagers ; déjà certains s'étaient habilement approchés des pilotes, afin de se faire reconnaître et, comptant bien démarrer avant les autres, sinon dans le peloton de tête, mettaient en jeu leur capital sympathie:

« J'en ai plus qu'assez, je pars toujours après tout le monde. Vous ne m'aimez pas, ou quoi? »

D'autres objectaient une raison plus technique :

« Je suis bien fatigué ce matin, bien lourd. Pouvez vous attester de la tension qui m'anime et accéder à mon désir de décoller tout de suite? »

D'autres encore jouaient franc-jeu (chacun son style, hein?) : « Bon allez, on y va ? Je suis prêt! » Comme pour dire: « Les autres, on s'en fout, partons en douce... »

Pendant cet indicible pagaille, la pilote, un oeil sur les machines volantes terminait sa rituelle présentation : « Notre vitesse de croisière après décollage sera établie à 300 tours/minute. La température intérieure s'échelonnera entre 36 et 37,5°Centigrade, selon votre souhait. Nous établirons selon notre expérience, la vôtre et les informations en notre possession une programmation de votre U.F horaire et du Na accompagnant le pilotage automatique une fois le décollage effectué... »

(N.D.R : L'U.F signifiant Unity of the Flight, une sorte de mesure de puissance des réacteurs, d'après ce que j'en comprend, et Na étant le garant du rapport entre la puissance de l'appareil et la sécurité technique du vol, in english Neutral additionnal.)

... « En cas de perturbation ou d'événements indésirables, si nous traversions par exemple une zone de dépression, nous vous inviterions à presser le bouton rouge situé sur la gauche de votre siège, ce qui aurait pour effet immédiat de vous placer en une position allongée tellement plus agréable! Le cas échéant notre personnel de bord cherchera bien évidemment à vous être agréable, en vous proposant tout un choix de liquides allant de la bouteille de Serum Phy® à celle de Bichy-St-Iorre®, en passant par notre fameux flacon d'Eau salée A.O.C, le tout en duty-free bien évidemment et à des tarifs tout à fait avantageux!

Enfin, le vol de haute altitude ayant pour effet immédiat de faire perdre du poids, une collation chaude ou froide vous sera servie immédiatement après le décollage par nos hôtesses et stewards. Vous êtes à présent sur le point de décoller. Veuillez s'il vous plait détendre votre bras en même temps que votre...esprit. En vous remerciant de votre attention, le Commandant et moi-même vous souhaitons un excellent vol! »

La pilote qui prit soin de mon envolée matinale n'était pas ma préférée.

Tant pis, pas bien grave ... J'appréhendais les décollages ou plutôt l' avant-décollage depuis toujours, parce qu'il s'agissait ensuite d'attacher sa ceinture comme ils disent , ainsi qu'un brassard destiné à recueillir pour le staff de précieuses informations dans le domaine fort personnel de MON état cardiodynamique . Bah, une lubie de la compagnie, pensions-nous, au moins s'occupent-ils de notre confort ! Plutôt pas trop désagréable comme sensation. Ca gonfle et ça serre et basta.

Non : mon inconfort lié à cet période d’avant décollage étaient ces petites douleurs au niveau du bras opposé à celui du brassard.

De l'autre côté.

Pas vraiment insupportable, mais je dois dire qu'à la longue... bref, ceci est une autre histoire. Nous avions déjà entamé notre ascension : 100, 180, 220 ,280, 300 tours/minutes, lorsque la bécane se mit à feuler bruyamment et une alarme à retentir , ding dong ! Quelques secondes d'intervention. Et vroum, Gaz remis, ça repart. L'alarme ne témoignait juste que du paramétrage manuel du vol, que des aléas du vrai live ! Des alarmes à la détente un peu trop rapide manifestement, tout finirait par se caler, tranquille. La pilote finit par passer le minois hors du cockpit : « c'est parti, m'sieur, le pilotage automatique est en phase, et le ciel dégagé. Si vous avez besoin de quelque chose on est là, hein? » Elle m'offre un bonbon, c'est fréquent au décollage : j'ai de la chance, c'est un bonbon Popeye, « le bonbon qui donne du fer », comme dirait la pub. J'adore! D'autres fois, j'ai droit à des bonbons vitaminés ou à d'autres parfums, comme les super-calci , les insullos-succulos, pas mal ceux-là. Les pires ce sont les Kayaxalets, en tablets , qu'on nous offre à sucer à la maison , mais qui sont franchement ...imbouffables ! Un choc gustatif des plus pénibles, une épreuve ! J’en suis pas fou, c'est un euphémisme. Chacun ses goûts...

Le reste du vol ressemble à tous les autres vols : l'épisode du plateau-repas, la couverture sur les jambes, devant un film ou un documentaire animalier, un bouquin, un journal ou le pod musical collé aux oreilles. Une petite conversation devant un café ? Des chocolats et des fruits secs plutôt, que j'aime à grignoter en début de traversée, alors qu’à la maison, ça ne me dit jamais rien. L'être humain est décidément bien compliqué... J'aime par dessus tout regarder par le hublot, et m'enivrer du spectacle de l'océan, de ces immenses masses de flotte à l'infini uniquement et rarement ponctuées par quelqu' île paradisiaque, comme l'Atoll de Potassia , si joliment dessiné en forme de coeur beige sur ce fond turquoise, de toute beauté . Ou bien encore les monts Fosfôr, sublimes surtout la nuit parce qu'ils brillent ! J'ai déjà fait le voyage en nocturne, je peux en parler, ça vaut le détour !

Je finis par m’endormir. Et retrouver mon rêve de Bahamas, de cocktails multicolores, de créatures (de rêve évidemment), de soleil à peine agressif, de sable chaud et doré.

A mon réveil, c'est déjà l'effervescence des préparatifs à l'atterrissage, le cœur du vaisseau perd petit à petit son rythme de croisière, passant régulièrement des 300 tours /minute de croisière jusqu' à ...zéro! C'est fini. Nous sommes au sol à présent, et roulons gentiment vers le satellite, le port d’attache. Suis toujours un peu fatigué à ce stade de la compétition : c'est « après que l'avion se soit posé que le passager part se reposer » concluais-je à l'adresse de la pilote qui venait de me saluer joyeusement. Je retrouve les autres au vestiaire et apprends qu'un vieux camarade de jeu vient d'être griffé. C'est vrai, je réalise ne pas l'avoir croisé ce matin-là au briefing...Je suis heureux pour lui, une copine applaudit, un gamin siffle entre ses doigts. Il faut bien dire que se retrouver griffé change la vie : le Q.G estime qu'untel ou untel, pour peu qu'il soit candidat, finit par ne plus avoir à voler trois fois par semaine comme il le faisait jusque là. Un fonctionnaire assermenté pose alors sa griffe sur un protocole d'accord, d'où l'expression « se faire griffer ». Une mutation, simplement, mais quel sentiment de liberté ce doit être ! J'ai fini par me faire inscrire sur une liste. Bah, si ça se trouve, demain matin, ou même ce soir, mon téléphone vibrera d'une de ces bonnes nouvelles qui changent la vie! Wait and see! Les places sont relativement chères, et les méandres des petits papiers de l’administration, on sait ce que c'est, hein? Il peut y avoir des ...longueurs... Enfin : tout vient à point à qui sait attendre, et j'ai bon espoir.

Le taxi quittait la base. Je jetai un oeil en arrière pour apercevoir les engins de la session suivante déjà prêts au décollage. Les personnels n'avaient pas traîné pour nettoyer, tester et remettre en route les aéronefs.

Le plancher des vaches m'était doux au regard, et le pâle soleil de ce midi automnal me réchauffait le coeur. Le conducteur nous frayait silencieusement un passage à travers la circulation fluide, vers la maison.

Je me sentais fatigué. Une petite heure ou deux de sommeil me reconstitueraient bientôt parfaitement. Allongé confortablement, mes dernières pensées vagabondèrent pendant une minute encore vers l’aérodrome, la compagnie Bloodline Airways © et son personnel aux petits soins. Fine équipe...

« Je serai griffé demain ! » fut ma dernière pensée.

Je sombrai dans le sommeil et retrouvai bientôt mon rêve du petit matin : Je suis à Nassau (Bahamas), sirotant de multicolores cocktails et ignorant faussement les créatures déambulant sur la plage. Au chaud dans une douce sensation de légèreté et de nonchalance, le nez planté dans un soleil à peine agressif... Paradisiaque, en somme.

Onlyo , le 27.01.2007

BloodLineAirways

En fait, Il est infirmier en hémodialyse, à Paris pour le groupe B-Braun.

Parallèlement et comme pour rétablir un certain équilibre dynamique, peintre, musicien et producteur depuis le début des années 80 (trois cent concerts au compteur, deux cent chansons écrites dont une trentaine déjà éditées, sept albums au total sous ce pseudonyme et pour deux groupes de rock sur deux labels discographiques différents)

En blanc le jour, en noir la nuit, une certaine logique.